
Extrait du Tome I : Nefaë

Elle resta immobile un long moment devant ce spectacle. Le son de sa voix venait de provoquer l’interruption de la cascade, pour offrir l’accès à l’entrée d’un passage secret.
D’abord craintive, le visage de sa mère qui la suppliait d’écouter sa requête caressa ses pensées. Elle pénétra dans le ventre de la roche. Bien que protégé par les morsures du vent dès ses premiers pas, l’air était encore plus glacé que dehors. Un bruit aussi soudain qu’intense la fit bondir tout en faisant volte-face. Les lueurs intermittentes des éclairs à l’extérieur s’étaient brusquement atténuées. La puissante cascade refermait de nouveau l’entrée du souterrain.
L’obscurité avait entièrement repris possession des lieux. Depuis qu’elle avait quitté la maison, ce fut le moment où elle pria le plus fort Lumenor pour que la flamme ne meure pas. Le chemin de pierre descendait en pente abrupte. Nefaë s’y aventura lentement mais sûrement, manquant très souvent de trébucher sur les nombreuses protubérances qui déformaient le sol. Elle ne cessait de faire danser la lumière sur les parois humides où toutes sortes de minuscules insectes fuyaient à toute allure. Pour ne pas céder à la peur, elle s’accrochait à l’unique raison pour laquelle elle se trouvait ici. Sa mère.
Malgré sa progression craintive, elle ne déambula pas bien longtemps, avant que plusieurs galeries creusées dans la roche s’offrent à elle, toutes plus hostiles les unes que les autres. Les artères du gardien. Elle reporta de nouveau son attention sur le parchemin, et lut le passage pour la énième fois :
« Le présent devra insuffler la tristesse intérieure du gardien
Pour qu’elle le guide dans les artères de son être
Jusqu’à atteindre ce que son cœur brûlant détient
L’âme qu’il protège de celle qui saura la reconnaître »
Insuffler la tristesse intérieure.
Cela n’avait aucun sens.
Le gardien né de l’imagination de sa mère était une grotte. Plongé dans une tristesse symbolique originelle, comment y créer une émotion ? Ce gardien était le parfait contraire de Nefaë. Il pleurait une cascade de larmes, et la réponse à l’énigme consistait à retranscrire sa tristesse manifeste à l’intérieur de lui.
Elle, ne laissait couler ses yeux que de très rares fois. Son mal être demeurait perpétuellement prisonnier en elle, comme un froid rigoureux saisissant son âme sans lui permettre de soulager son cœur glacé.
Contrairement aux vers du poème, tout ceci ne rimait à rien. Pourquoi Cyldäe ne lui avait-elle pas révélé directement la façon d’atteindre l’issue de ce souterrain ? Pourquoi avoir caché la réponse sur un parchemin depuis si longtemps ? Elle réalisa alors qu’elle ne tremblait pas qu’en raison de la fraîcheur. Sa mère était venue lui révéler l’existence de cet endroit depuis la Terre d’Or. Bien des textes saints du Lumisacre évoquaient l’ouverture possible de brèches célestes entre le Domaine des Mortels et la Terre d’Or. Les écrits demeuraient imprécis sur ces passerelles spirituelles, sensiblement accessibles par certaines âmes.
Jadis, Nefaë passait des après-midis entiers dans la bibliothèque de la chapelle à parcourir les saintes écritures, sollicitant le père Lehadras à maintes reprises pour l’aider à interpréter des versets et autres passages de la liturgie régulièrement bien trop complexes. Elle avait toujours voulu croire en l’espoir qu’un jour, sa mère saurait venir lui parler en réponse à ses recueillements au cimetière.
Elle ne pouvait qu’être comblée que ce jour soit arrivé. Mais en bon esprit logique et rationnel qu’elle était, elle ne pouvait s’empêcher de vouloir découvrir l’origine de ce phénomène. Grand-mère Frya venait de lui offrir ce poème oublié, et voilà que sa mère apparaissait dans cette psyché, pour la guider jusqu’ici, munie de son présent et de son réceptacle.
La réponse finit par surgir à l’issue d’un chemin de déductions laborieux. Les épreuves de cette singulière nuit ralentissaient ses réflexions. Tout devint évident dès l’instant où elle le serra entre ses mains
Tout en revenant sur ses pas, elle ignorait totalement ce qui allait se produire, de quelle manière sa nouvelle intervention lui viendrait en aide. Elle était pourtant convaincue de ce qu’il convenait de faire. Depuis que la cascade s’était miraculeusement interrompue pour l’inviter à entrer, elle ne se posait plus de questions sur ce qui était censé ou non.
Elle ôta le bouchon du flacon et l’inséra dans l’eau glacée tumultueuse. Le récipient se remplit instantanément. Puis, elle se retourna face au souterrain, et sans plus attendre, déversa le contenu à ses pieds. Elle intériorisait la tristesse du gardien.
Elle fut tout de suite subjuguée : dès qu’elle toucha le sol, l’eau se vêtit d’une lueur bleue, comme si elle recelait de milliers de saphirs. Un mince ruisseau phosphorescent prit alors naissance pour serpenter dans les profondeurs de la grotte. Abasourdie, Nefaë reboucha le flacon avant de s’empresser de suivre cet incroyable guide.
De nouveau devant les multiples couloirs creusés dans la roche, l’eau s’insinua dans l’un d’eux. Le plus étroit. Nefaë s’y engouffra, sans quitter le fluide bleu qui parait les parois d’un magnifique halo, rendant ces lieux lugubres presque féériques. L’eau semblait être une entité, dotée d’une conscience. Elle changeait sans cesse de direction pour contourner les obstacles, les précipices, et emprunter d’autres galeries, que parfois Nefaë n’aurait même pas remarquées.
Un véritable labyrinthe, au sein duquel elle demeurerait peut-être prisonnière sans cette maudite magie.
Elle ne sut combien de temps elle déambula dans ces dédales, à se baisser, se tenir en équilibre et se contorsionner, avant de déboucher sur une crypte bien plus grande que l’entrée de la grotte. L’eau scintillante s’écoula jusqu’à une large étendue sombre plus bas pour y disparaître définitivement.
La confiance de Nefaë s’évanouit en même temps que le serpent aquatique bleuté.
La seule source de lumière dans ces ténèbres était de nouveau sa petite boîte de cuivre où brûlait la flamme réconfortante. Mais son malaise au sein de l’obscurité fut éphémère : l’étendue noire s’illumina à son tour de la même teinte bleutée. Un étang souterrain, dont la puissante clarté éclairait l’antre religieusement. Des volutes de fumée dansaient sur toute la surface. Nefaë fut tellement fascinée par cette inquiétante beauté qu’elle ne remarqua pas tout de suite l’objet au centre de l’étang.
Elle s’approcha de la rive, et fut totalement désemparée lorsqu’elle découvrit qu’il ne flottait pas. Il lévitait. Le but de sa venue ici. Elle n’avait pas le choix : elle devait traverser à la nage dans un premier temps pour atteindre son niveau. Elle aviserait ensuite pour trouver un moyen de l’attraper. Car une fois immergée, il était évident que ses bras seraient bien trop courts pour le toucher au-dessus d’elle. Et bien que l’eau fût majestueusement éclairée, la perspective de s’y enfoncer ne l’enchantait pas du tout.
Plus que méfiante, elle s’agenouilla afin d’y plonger ses doigts.
La douleur la surprit.
Elle venait de s’ébouillanter. Cela expliquait toute cette vapeur. Impossible d’y entrer. Comment cet étang pouvait-il être brûlant ? Il faisait si froid ici. La réponse apparut de manière évidente, au même titre que les autres questions qui crépitaient dans sa tête depuis le phénomène de la psyché. Le fléau. Un nouvel obstacle à franchir, dont le moyen était sans aucun doute encore dissimulé dans le poème. Elle le consulta de nouveau, se concentrant sur la chronologie des proses :
« Le présent devra offrir ce qu’il a de plus cher au cœur du gardien
Dont la chaleur sera anéantie par l’infinie tristesse
Ouvrant le chemin à l’âme qu’il détient
Restituant au présent ce que le passé lui a ôté après qu’il naisse »
C’est à ce moment-là qu’une pierre roulant sur le sol la fit sursauter. Elle se retourna instantanément, brandissant sa lanterne comme une arme. « Qui est là ? » demanda-t-elle au néant.
Le corps émergea silencieusement de la pénombre.
Le sien se rigidifia.
Une personne se tenait là, juste devant elle, le visage bleuté par la lueur de l'étang souterrain.
Impossible.
Comment pouvait-elle se trouver ici ? Comment aurait-elle pu entrer ?...






