
Extrait du Tome I : Elkin

Peu engageante, aucune torche ne brûlait jamais sur ses murs à la nuit tombée. Lors de la Première Ère, les maisons qui la bordaient abritaient une communauté de Sorcières, en ces temps où la magie n’était pas interdite en Nildrasia. Ces Sorcières ayant toutes péri dans les flammes lors de la Sainte Purification, il était historiquement défendu d’allumer le moindre feu dans cette rue, pour conjurer le retour des âmes de ces praticiennes maudites de la manalithe.
Pourtant, il constituait l’endroit préféré d’Elkin à Therganem. Chaque fois qu’il quittait la demeure de ses parents, il aimait passer par là malgré son aspect lugubre et inquiétant. Son imagination sans fin lui donnait parfois la sensation de sentir les effluves rémanents de la magie des Sorcières. Cette matière, cette essence qui rendait possible l’existence de toutes ces forces surnaturelles, ces réactions prodigieuses que les nildrasiens bannissaient de leur vie.
Cette nuit-là, il n’aurait jamais soupçonné un instant où la rue des chaudrons le mènerait pour le restant de ses jours.
Dès cet instant.
Alors qu’il envisageait désormais de se rendre au monastère où ses parents adoptifs étaient venus le chercher il y avait bien longtemps, un dôme de lumière argentée se dessina juste devant lui. Se protégeant les yeux avec le revers de la main, il recula de plusieurs pas. Son cœur s’accéléra.
« Elkin ? murmura une voix fluette.
Cette fois, son cœur cognait frénétiquement dans sa poitrine. Sa gorge se noua, l’empêchant de répondre.
—Elkin, est-ce toi ? répéta la voix juvénile.
—Qui… qui êtes-vous ? trembla-t-il, sans cesser de reculer peu à peu.
—Les dieux sont loués, c’est bien toi, comprit l’enfant, alors que le faisceau de lumière s’abaissait légèrement pour éclairer le poitrail du jeune homme. Tu as bien récupéré ton cristal, ajouta-t-il d’un ton enthousiaste. La providence se trouve encore de mon côté.
C’est à ce moment-là qu’Elkin put distinguer le visage d’une petite fille aux cheveux sombres.
—N’aie pas peur.
—Si au contraire, répliqua Elkin.
—Écoute-moi, le temps m’est compté.
Sa voix était chevrotante.
—Ce cristal que tu portes. À partir de maintenant, tu dois le protéger en dépit de tout le reste, et quoiqu’il advienne, m’entends-tu ?
—Comment… peux-tu connaître ce cristal ? questionna Elkin, décontenancé.
Il avait cessé de reculer. La peau de son visage fut alors chatouillée par de timides gouttes de pluie. La fillette scruta ses mains, comme si percevoir le début de l’averse l’interpellait plus que de raison.
—Chimouille de choub… soupira-t-elle. Il est déjà là.
—Qui ? Qui est là ?
Soudain, un bruit d’acier raclant le sol émergea du fond de la rue, les faisant tous deux sursauter.
—Viens avec moi ! » lui ordonna-t-elle en s’enfuyant dans le sens inverse.
Saisi de panique, Elkin la suivit sans réfléchir. Désormais, la rue accablée par cette pluie fine était terrifiante. Particulièrement au moment où il crut percevoir des pas extrêmement rapides frappant les dalles qui recouvraient le sol derrière lui. Comment une personne pouvait-elle se déplacer aussi vite ? Mais il ne posa aucune question à la petite fille. La peur s’était entièrement emparée de lui. Ils aperçurent la lumière de la grande lanterne dressée au sommet d’un pilier de pierre, au centre de la place des tambours.
C’est lorsqu’ils passèrent devant une venelle qui s’étirait sur leur gauche que la fillette stoppa sa course pour faire volte-face.
« Cache-toi ici ! dit-elle.
—Quoi ? fit-il, essoufflé. Mais attends, je…
—Les graspoises sont-elles là-dedans ? questionna-t-elle en désignant le petit sac en cuir.
Il était fermé. Par quel prodige pouvait-elle le savoir ? N’obtenant pas de réponse, elle s’empressa de l’ouvrir pour y plonger la main et y saisir une poignée de fruits.
—Reste-là ! insista-t-elle d’un ton bien plus autoritaire. Ne bouge sous aucun prétexte ! M’as-tu bien compris ? Aucun prétexte » !
À peine disparut-elle à l’angle de la ruelle qu’Elkin aperçut une silhouette passer devant lui comme un éclair. Mais malgré la peur qui le tétanisait, il sortit de sa cachette pour voir à qui elle appartenait. Ses jambes faillirent se dérober sous lui quand il découvrit l’apparence d’un animal indéfinissable, dont la taille avoisinait deux fois celle d’un cheval. Il se tenait sur ses quatre pattes, juste devant la petite fille, qui le défiait de sa corpulence insignifiante.
Au milieu du halo de lumière répandu sur le sol autour des deux êtres, la créature était noire comme l’ombre. Il ne s’écoula qu’un instant avant que la bête étrange ne fonde sur l’enfant. Cette dernière exécuta un bond ahurissant, tranchant le rideau de pluie jusqu’à atteindre la hauteur de la colonne où brûlait le feu de la lanterne. Elle posa ses pieds sur une bordure avec l’aisance d’un rapace. La bête galopa dans sa direction, mais interrompit rapidement sa course. Elle entreprit de faire les cent pas tout autour, la tête constamment levée vers sa proie.
Elkin se surprit à comprendre qu’elle ne voulait pas s’approcher de la lumière. Puis, tout se déroula incroyablement vite. La créature se positionna à l’endroit où la colonne projetait son ombre sur le sol, et s’élança pour la percuter violemment. Le pilier s’effondra comme si les pierres qui le constituaient n’étaient pas fixées entre elles, provoquant un éboulement tintamarresque dans tout le quartier. La petite fille s’était déjà échappée d’un saut pour retrouver la terre ferme. Elle se propulsa en l’air encore une fois pour esquiver la nouvelle attaque de la bête noire.
Un orbe argenté apparut dans sa main qu’elle lança sur son prédateur. La forme cauchemardesque disparut instantanément sous les yeux ébahis d’Elkin, dès lors que la boule étincelante la toucha. Le jeune homme s’apprêta à courir en direction de l’enfant pour vérifier si elle allait bien. Mais la fillette le devança et le rejoignit avec la célérité d’un félin. Il découvrit alors que les gouttes qui ruisselaient sur son visage le maculaient de courbes serpentines noires. Il regarda instinctivement ses mains et comprit que la pluie était étrangement de la couleur de l’encre.
« Ne t’ai-je pas dit de ne pas bouger ? questionna-t-elle, haletante.
—Qu’était-ce ? s’exclama Elkin. Qui es-tu, chiabrena ?
—Ce n’est ni le lieu ni le moment pour te l’apprendre, répliqua-t-elle. Écoute-moi, ce que je dois te révéler est crucial.
—Tu es un Manalepte, n’est-ce pas ? s’empressa de demander Elkin dans la panique. Qui te traque ?
—Écoute-moi ! s’énerva-t-elle sans trop hausser la voix. Il arrive. Il est tout près d’ici. Je sais qu’il va me conduire dans la Vallée Maudite. Je suis impuissante face à lui. Toi aussi, pour le moment… Tu dois venir me délivrer. Mais avant, tu dois te mettre à la recherche de l’homme à la cicatrice. Immédiatement m’entends-tu ? Je suis incapable de te révéler son nom parce que je suis liée par le serment, mais… —L’homme à la cicatrice ? répéta Elkin. Mais enfin de…
—Il doit t’accompagner. C’est nécessaire ! Sans lui, tu ne pourras pas me retrouver là-bas, comprends-tu ce que je dis ?
—Non, je ne comprends rien. Tu…
L’enfant l’interrompit d’un geste de la main, tout en tournant nerveusement la tête vers l’endroit d’où avait surgi la bête.
—Ne bouge plus, murmura-t-elle. Quoi qu’il arrive, il ne doit surtout pas te voir, est-ce bien compris ?
L’expression qu’affichait son visage prouvait que cette perspective la terrorisait littéralement.
—Sinon, il n’y aura plus d’espoir, ajouta-t-elle, des larmes coulant le long de ses joues pour se mêler à l’eau sombre. Reste caché et retrouve l’homme à la cicatrice avant de partir pour la vallée. Je vais te dire où aller le chercher. Mais surtout, fais vite. Ne perds pas de temps. Ne perds jamais de temps » !
Et sans qu’Elkin ne puisse réagir, la fillette plaça ses mains paume ouverte tournée vers lui, l’index et le pouce au contact de leur homologue, et souffla à travers l’interstice triangulaire délimité par ces quatre doigts. Un souffle incroyablement puissant le propulsa en arrière. Il tomba douloureusement sur le dos. Bien qu’il fût totalement chamboulé par la situation, il se releva prestement et accourut en direction de l’inconnue.
Elle avait voulu le protéger en le contraignant à retourner dans sa cachette, mais il devait savoir. Il devait savoir qui elle était, et ce qui la traquait. Aucun sens ne résonnait à travers ses paroles. Pourquoi ce qui approchait ne devait-il surtout pas le voir ? Mais son entrain fut aussitôt bloqué par le nouvel orbe lumineux qui dansa au creux de la petite main. La peur se lut sur son visage. La peur que la chose qui se dressait juste devant elle lui inspirait, et qu’Elkin ne pouvait apercevoir de par sa position.
« Trouve le feu et l’eau ! s’écria-t-elle. La réponse est ce qui se trouve précisément entre le feu et l’eau, si tes yeux sont ceux du créateur » !
Et à peine sa phrase mourait dans sa bouche qu’elle fut littéralement happée par la nouvelle ombre qui se jetait sur elle...






